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Pour une redécouverte de Rudolf Steiner à ses débuts
Mer 9 Juil - 16:11 par Mathieu
Citation:
Lettre d'un hérétique

Pour une redécouvert de Rudolf Steiner à ses débuts

Von Felix Hau

Foi aveugle dans l'autorité et dogmatisme dans ses propres rangs, tels ont été jusqu'à aujourd'hui les facteurs qui entravent de la manière la plus efficace l'action de l'anthroposophie. L'article suivant veut montrer que la mission des œuvres philosophiques(1) fondamentales de Rudolf Steiner était de surmonter justement ces sources de tous les maux.

Dès sa jeunesse, Siddharta Gautama avait consacré sa vie à la recherche de la vérité. Il recherchait la connaissance à tout prix et la trouva finalement - après maints échecs - en s'engageant dans la "voie médiane". Non pas l'ascèse, non pas l'opulence - mais la vie équilibrée dans la réalité et la volonté de rechercher la vérité, telles sont les bases de son initiation. Alors qu'il prenait place sur le "trône de diamant”, après avoir pris un repas copieux, son désir de connaissance s'intensifia et s'éleva à de telles hauteurs qu'il accéda à l'illumination définitive. Personne ne l'avait aidé, il n'avait suivi personne; il a lui-même ouvert sa voie dans le Nirvana et a reconnu finalement: "la réincarnation est détruite, je mène la transformation du sacré, ce qui était à faire a été fait; Il n'existe pas autre chose après cette existence."(2)
Ce n'est qu'ensuite - en tant que Bouddha - qu'il se décida à suivre la vie de moine mendiant. Il prêcha les quatre vérités nobles(3) comme centre de la doctrine bouddhiste (dharma) et il fonda le premier ordre monastique (sangha). Il faisait tout cela dans l'intention de libérer tout être de la roue de la réincarnation; il indiquait une voie générale possible - comme il le croyait - d’accès à l'illumination.
Ce qu'on ne remarque pas facilement en cela, c'est le fait qu'il ait accédé à la dignité de Bouddha par une voie beaucoup plus directe. Il n'était ni membre d'un ordre, pas plus qu'il ne se souciait de faire le "bien" pour améliorer son Karma; Il n'avait suivi aucun gourou et ne s'en était tenu à aucune doctrine. Siddharta Gautama était individualiste. Et ce n'est qu'en tant que tel qu'il a pu trouver le chemin de la sagesse.

À la place de Dieu, l'homme libre!!!

Rudolf Steiner aussi était individualiste. Dans ses premières œuvres, il se fait connaître comme un avocat véhément de l'individualisme en tant que seule vraie forme d'existence humaine. En 1892 - deux ans avant la parution de Philosophie de la Liberté - il présente sa devise sur un questionnaire conçu comme un jeu de société: "À la place de Dieu, l'homme libre!"(4)
Cette exigence n'est aucunement abstraite, mais elle est née et s'anime à partir de sa propre expérience. Son vécu initiatique, son expérience du Je qui-devient-universel, Rudolf Steiner les décrit en 1881, dans une lettre à un ami: "C'était la nuit du 10 au 11 janvier, pendant laquelle je n'ai pas fermé l'œil. Je m'étais occupé de questions philosophiques particulières jusqu'à minuit et demi, et je me jetais finalement sur mon lit; l'année passée, je m'étais efforcé de savoir si ce que Shelling disait était bien vrai: "Un pouvoir secret et merveilleux nous habite, celui de se retirer au plus profond de nous, à partir de ce qui survient de l'extérieur et en inversant le cours du temps, pour parvenir à notre soi dépouillé, et là, dans la forme de l'immutabilité, de contempler l'éternité en nous. - J'ai cru, et crois encore maintenant, avoir découvert en moi ce pouvoir intérieur tout à fait clairement - je le soupçonnais certes depuis longtemps -; La totalité de la philosophie idéaliste se tenait à présent devant moi dans une forme essentiellement modifiée; Qu'est-ce qu'une nuit sans sommeil par rapport à une telle découverte!"(5)

Parmi les "caractères préférés dans la poésie" Steiner mentionne, dans le questionnaire cité plus haut, "Prométhée", le railleur goethéen de toute velléité de puissance divine voulant le dominer. À la question "Que souhaiterais-tu être, si tu n'étais pas toi-même?" il répond: "Friedrich Nietzsche avant sa folie".(6) - Cela n'est pas autrement étonnant, ne s'est-il donc pas surtout occupé des œuvres de Nietzsche à cette époque, et n'a-t-il pas reconnu en lui les affinités spirituelles d'un "homme en lutte contre son temps". C'est en 1895 que paraît le livre de Steiner sur Nietzsche, dans la préface duquel il écrit: "Lorsque, il y a six ans, je fis la connaissance des œuvres de Friedrich Nietzsche, j'avais déjà élaboré en moi des idées semblables aux siennes. Indépendamment de lui et par d'autres voies, je suis parvenu à des conceptions en harmonie avec celles qu'il a exprimées dans ses écrits: Ainsi parlait Zarathoustra, Par delà le bien ou le mal, La généalogie de la morale et Le crépuscule des idoles."(7) Les paroles de Zarathoustra:
"Vous dites que vous croyez en Zarathoustra? Mais qu'importe Zarathoustra! Vous êtes mes disciples: mais qu'importent tous les disciples!
Vous ne vous étiez pas encore cherchés, et vous m'avez trouvé. Ainsi font tous les disciples, et c'est pourquoi toute foi n'est que si peu de chose.
Maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous trouver; et c'est seulement quand vous m'aurez tous renié que je vous reviendrai", Steiner les commente de la manière suivante: "Nietzsche n'est pas un messie ni un fondateur de religion; c'est pourquoi il peut bien souhaiter des sympathisants à ses opinions, mais des sectateurs de ses doctrines, qui renoncent à leur propre Je (Moi) pour trouver le sien, cela, il ne peut le vouloir (traduction de Gérard Barthoux, sauf le "Moi" que j'ai traduit "Je", N.D.T.)."(Cool
Comme le Zarathoustra de Nietzsche parlait contre la foi de ses croyants, comme Bouddha, qui cherchait jusqu'à ses derniers jours à faire admettre à son plus fidèle disciple Ananda, l'idée qu'il devait le quitter, pour pouvoir connaître, Rudolf Steiner a aussi fait remarquer que l'individu ne peut seulement parvenir à la liberté que lorsqu'il se sent libre vis-à-vis de toute forme de tutelle, de toute puissance imaginable, adoptée comme supérieure au Je individuel ou extérieure à lui. L'homme n'est libre que lorsqu'il a reconnu le Je, en tant qu'originellement créateur - divin - par lui-même.

À l'attention de Marie von Sivers, qui deviendra par la suite sa deuxième épouse, Steiner rédige en 1904 la dédicace suivante dans le livre de Mabel Collins Une lumière sur le chemin: "Cherche la lumière sur le chemin! Mais tu la chercheras en vain, tant que tu ne deviendras pas lumière toi-même."(9) Dans le livre sur Nietzsche, il l'exprime de la manière suivante: "L'homme est déjà faible dès l'instant où il cherche des lois et des règles d'après lesquelles il doit penser et agir. L'homme fort détermine sa manière de penser et d'agir à partir de son être propre. (Traduction Gérard Barthoux, N.D.T.)"(10)
En Max Stirner, Rudolf Steiner trouve une autre personnalité partageant ses idées. L'ouvrage de Stirner L'unique et sa propriété, fit une forte impression sur lui et il écrit, en 1898 dans son essai consacré à Stirner Voilà un homme: "Et je ressentais la félicité qui traversait la poitrine d'un homme qui pouvait déclarer: Toutes les vérités sous moi me sont plus chères; une vérité au-dessus de moi, une vérité d'après laquelle je devrais m'orienter, je n'en connais pas. (...) Un conquérant comme Stirner, est sans pareil, car il ne se tient plus à la solde de la vérité; c'est la vérité qui est à sa solde."(11)

La Philosophie de la Liberté

En 1894, La Philosophie de la Liberté était déjà parue. Jetant un regard rétrospectif, Rudolf Steiner déclare à son sujet dans son Autobiographie (Mein Lebensgang): "J'ai tenté dans mon livre de montrer qu'il n'y pas d'inconnu derrière le monde sensible, mais que c'est le monde spirituel qui est en lui. Et le monde idéel des hommes a son existence dans ce monde spirituel. (...) Connaître ne signifie pas reproduire quelque chose d'essentiel, mais consiste pour l'âme à vivre elle-même au sein de cet élément essentiel. À l'intérieur de la conscience, s'accomplit la progression du monde sensible, non-encore essentiel, vers l'existence essentielle de celui-ci. (...) En vérité, le monde sensible est aussi un monde spirituel; et l'âme vit avec le monde spirituel qu'elle a reconnu, en étendant sa conscience à ce monde. Le but du processus de connaissance c'est l'expérience consciente du monde spirituel, à la vue duquel tout se dissout en esprit."(12)
Qu'est-ce que Rudolf Steiner écrit maintenant dans sa Philosophie de la Liberté, et qui rencontre si souvent peu la volonté à s'y confronter dans la communauté anthroposophique? Que trouve-t-on dans cet ouvrage que Steiner considérait lui-même comme essentiel?
La Philosophie de la Liberté prend le lecteur là où il est: dans un monde et une vision de la vie dualistes; dans un lieu à partir duquel il peut dire: je suis ici et le monde est là. Ce fondement, présumé solide, de la propre situation de se "tenir devant le monde" chancèle d'abord, sur environ 250 pages, pour finalement s'effondrer complètement. L'auteur de la Philosophie de la Liberté supprime l'au-delà, tue tout Dieu extérieur, et aide la pensée vivante à prendre la prépondérance sur le sentiment et les autres sensations humaines. La Philosophie de la Liberté est une profession de foi radicale en faveur du monisme, un plaidoyer pour l'individualité, un guide vers l'existence divine de l'être humain; c'est l'inventaire de la connaissance de soi de Dieu.
"L'homme n'a pas à accomplir la volonté d'un être extérieur à lui, mais ses propres volontés; il n'exécute pas les résolutions et intentions d'un autre être, mais les siennes. Le monisme ne croit pas que les hommes agissent selon les fins d'un guide universel caché; ils ne sont pas déterminés par une volonté de ce genre; au contraire, dans la mesure où ils réalisent des idées intuitives, ils ne visent que leurs propres fins particulières. Car le monde des idées ne se manifeste pas dans une collectivité humaine, mais seulement dans les individus. Le but commun d'une collectivité n'est que la conséquence des actes volontaires individuels, et plus particulièrement des actes de quelques individus d'élite dont les autres reconnaissent l'autorité. Mais chacun de nous est appelé à devenir esprit libre, comme chaque bouton de rose est appelé à devenir rose (Traduction George Ducommun)."(13)
Steiner refuse rigoureusement toute représentation d'une existence humaine livrée aux puissances étrangères à sa destinée. L'existence humaine "n'a d'autres fins, d'autres déterminations, que celles que l'homme lui donne. À la question: quelle est la mission de l'homme? - le moniste répond: "Celle qu'il se propose à lui-même”. Ma mission sur terre n'est pas déterminée d'avance; c'est au contraire, à chaque instant, celle de mon choix. L'existence ne suit pas un itinéraire tracé d'avance (Traduction George Ducommun)."(14)

L'Anthroposophie en tant que façonnage des idées

Karen Swassjan considère l'histoire de la Société Anthroposophique comme une histoire de la méprise sur la Philosophie de la Liberté : "L'échec de la Société Anthroposophique, après 1925 jusqu'à nos jours (et non pas de l'Anthroposophie elle-même, bien entendu, puisqu’en tant que conscience du Christ, elle n'est pas soumise à un échec dans le monde), n'est causé par rien d'autre qu'une lecture incorrecte de Philosophie de la Liberté."(15) Il pose la question suivante, en rapport avec Rudolf Steiner: "Qui est donc celui qui s'est exceptionnellement permis de se signaler par ces paroles, qu'aucun autre mortel n'eût seulement imaginées: Le monde des idées est mon expérience. Il est en moi sous aucune autre forme que celle de l'expérience que j'en fais?"(16).
Je voudrais compléter cette question rhétorique en considérant la vie ultérieure de Steiner et sa fondation de l'Anthroposophie: Que fait Dieu, lorsqu'il s'est reconnu comme tel? - La réponse est évidente: il crée le monde.
Et que dit Rudolf Steiner lui-même, en jetant un coup d'œil rétrospectif sur sa vie ultérieure? "Avec La Philosophie de la Liberté, ce qui avait pris forme de moi et qui avait été placé dans le monde représentait ce que la première partie de ma vie avait exigé de moi, par une expérience conforme à ma destinée; celle d'une confrontation avec les énigmes de l'existence et le façonnage des idées dans les sciences naturelles. Le chemin à venir ne pouvait dès lors consister que dans une lutte en faveur d'une élaboration de la configuration idéelle du monde spirituel lui-même."(17)
Il rédige Mein Lebensgang (Autobiographie), dans un langage qui lui est certes devenu propre plus tard - coloré de théosophisme - fleuri, mais tout en exprimant néanmoins clairement quel rôle il assigne lui-même explicitement à son activité théosophique. Cela est totalement précisé dans une formulation qu'il commente à la fin de son séjour à Weimar: "Et la question devint une expérience: doit-on se taire?"(1Cool
Doit-on se taire? - Non. On ne doit pas. Tandis que le Je connaissant se con-centre de plus en plus lui-même, dans un acte d'égoïté, pour finalement, dans l'illumination ponctuelle, ne plus avoir d'existence temporelle et spatiale, il accède alors subitement - par une sorte de saut quantique - à la dimension d'une périphérie égocentrique; il n'est plus statique, mais il est saisi par un mouvement de dilatation croissante: les impulsions volontaires deviennent des mouvements universels.
La totalité de l'activité méditative de Rudolf Steiner, tournée vers son expérience d'initiation, vers la connaissance de soi, vise à configurer le monde. Il s'est élevé bien plus haut que Prométhée, dont Goethe fait dire finalement: "Ici je pose, je forme, l'homme à mon image. Une engeance qui me ressemblera dans la souffrance, les pleurs, la jouissance et la joie. Et qui ne fera pas attention à Toi - tout comme moi." Prométhée méprise et doute - mais il dirige pourtant ses propos injurieux à l'égard d'une puissance qui trône au-dessus de lui, dont il veut se détacher, mais qu'il doit néanmoins reconnaître pour s'en libérer. Steiner reconnaît le Je élargi (à l'universel, N.D.T.) comme cette puissance elle-même.


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